L’inflation : qu’est-ce que c’est ? Et comment elle est mesurée ?

Partie 1

Pourquoi traiter de l’inflation ? Lors de publications antérieures portant sur la Loi de finances[1], nous avions parlé de déficit budgétaire (fait pour l’État de dépenser plus que ce qu’il gagne).  Ce déficit correspond à un déséquilibre[2]. Il existe d’autres types de déséquilibres économiques : inflation, chômage, déficit du commerce extérieur, etc., que l’Etat régule ou combat au moyen de politiques économiques appropriées. Nous nous intéressons cette fois-ci à l’inflation dont on parle beaucoup surtout à l’approche du mois de ramadan mais souvent avec d’autres mots plus courants dans l’expression populaire : flambée des prix, hausse des prix, etc. Alors qu’est-ce que c’est que l’inflation ? Comment la mesure-t-on ? Pourquoi son niveau ne reflète-t-il pas « certaines réalités » du terrain ? Qu’est-ce qu’il faut garder à l’esprit pour bien interpréter les mesures de l’inflation ? C’est, entre autres, à ces questions que nous tenterons de répondre dans cette publication. Dans une publication ultérieure, nous aborderons les causes et les conséquences de l’inflation. Qu’est-ce que l’inflation ? On parle d’inflation lorsque nous assistons à une hausse durable du niveau général des prix. Elle correspond à un déséquilibre sur le marché des biens et services.  Le marché d’un bien ou d’un service est le lieu de rencontre de l’offre et de la demande où se fixent le prix et les quantités échangées ; comme ce lieu n’est pas forcément un lieu réel, concret, on peut définir le marché comme la rencontre d’une offre et d’une demande où se fixent le prix et les quantités échangées Quelle est la situation actuelle de l’inflation en Guinée ? Le graphique ci-dessous montre que l’inflation a baissé de plus de 21% en 2011 pour se stabiliser juste au-dessus de 8% depuis 2015. L’Etat projette que cette inflation va encore baisser pour atteindre 8% en 2020. Toutefois, contrairement à ce que pense plus d’un, une baisse de l’inflation ne signifie pas une baisse de l’ensemble des prix, mais plutôt un ralentissement du rythme d’accroissement des prix. Ce qui rend l’avenir plus prévisible. Ainsi, dire que le taux d’inflation va baisser d’ici 2020 signifie que les prix augmenteront dans l’ensemble de moins en moins vite d’ici 2020. Un ou deux prix peuvent bien sûr baisser ! Source : cadrage macroéconomique Comment l’inflation est calculée ?   En Guinée, l’inflation, qui est une hausse durable du niveau des prix, est mesurée par l’Institut National des Statistiques (INS). Cette institution dépend du Ministère du Plan et de la Coopération. L’indicateur utilisé pour mesurer l’inflation est  l’indice des prix à la consommation[3]. Le calcul de l’indice des prix à la consommation se fait à partir d’un panier moyen de biens. Ce panier regroupe « en théorie » tous les biens et services consommés régulièrement par les ménages. A titre d’exemple, on peut citer les fonctions de consommation suivantes :
  • Produits alimentaires, boissons et tabac
  • Articles d’habillement et articles chaussants
  • Hôtels, cafés, restaurants
  • Logement, eau, électricité, gaz
  • Transports
  • Santé
    Concrètement, comment l’INS calcule l’indice des prix à la consommation ? L’INS effectue une enquête chaque mois pour mesurer l’indice des prix à la consommation (IPC). Cette enquête porte sur un échantillon[4] de l’ensemble des ménages africains de l’agglomération de Conakry. Pour cette population, l’INS observe la composition du panier de consommation et évalue les prix. Le panier de la ménagère étudiée comprend 312 variétés. Toutes ces variétés sont suivies dans 364 points d’observations. Au total, 3207 relevés de prix sont effectués chaque mois par les enquêteurs de l’Institut National de Statistique. Pour mesurer l’évolution des prix, il faut une période de référence. La situation actuelle doit être comparée à celle de cette période. La période de base ou de référence de l’IPC est l’année 2002 et les pondérations de l’indice proviennent d’une enquête sur la pauvreté en 2002/2003 auprès de plus de 7612 ménages. Une fois que toutes les informations sont mobilisées, une application informatique « CHAPO » fait le calcul. Elle fournit aussi bien l’évolution mensuelle que celle annuelle de l’indice. Qu’est ce qui fait le niveau de l’inflation suscite toujours des débats ? Une réponse simple peut être formulée comme suit : cela est dû à la manière dont l’instrument de mesure de l’inflation (l’indice des prix à la consommation) est calculé. L’indice des prix à la consommation est une moyenne sur un panier moyen qui concerne le « guinéen moyen ».  Or les guinéens ne consomment pas la même chose, certains prix vont augmenter plus que d’autres et tous les produits composant le panier n’ont pas le même poids dans le calcul de l’indice. Ce qui fait que l’inflation va être différemment ressentie selon les catégories de la population. A titre d’exemple, examinons, l’indice des prix à la consommation du mois de mars 2018. Pour le mois de mars 2018, l’indice des prix à la consommation des ménages enregistre une hausse de 1 % par rapport au mois précédent (février). La note de l’Institut National des Statistiques du mois de mars indique que « cette hausse tire essentiellement son origine de la variation des prix au niveau des fonctions de consommation suivantes : « Produits alimentaires, boissons et tabacs » (1,2%), « logement, eau, électricité, gaz et autres combustibles » (1,3%) « Santé » (1,1%), « habillement » (0,4%), « ameublement » (0,3%), « Loisirs, spectacles et culture » (0,5%) et « hôtels, cafés, restaurants » (0,4%) ». La faible progression des prix qui portent sur l’ameublement ou les hôtels fera que la progression de la moyenne des prix (inflation) ne sera pas forte.  Or, le fait que les prix hôteliers et de certains loisirs évoluent peu n’intéresse pas vraiment les pauvres. Ils sont intéressés beaucoup plus par les produits alimentaires. Mais ce n’est pas le seul problème, la méthode actuelle de calcul comporte d’autres limites qui alimentent le débat. Quelles sont les limites de la méthode actuelle de calcul de l’inflation en Guinée ? Les limites de l’indice des prix à la consommation tel qu’il est construit en Guinée sont les suivantes :
  • Les pondérations du panier de l’indice des prix sont trop vieilles. Le calcul de l’indice se fait à partir de deux éléments : les prix et les pondérations. La pondération d’un produit dans le panier reflète son importante relative dans la consommation des ménages. Ainsi, les prix les plus consommés, en termes de quantité, ont plus de poids dans le calcul de l’indice. Nous avons indiqué plus haut que la période de base de l’IPC est l’année 2002 et les pondérations de l’indice proviennent d’une enquête qui date de 2002/2003. Or le panier de consommation du guinéen en 2018 a pu fortement évoluer depuis 2002.
  • Les pondérations et les prix concernent exclusivement la ville de Conakry.En raison des difficultés logistiques liées au recueil d’informations sur les prix à l’intérieur du pays (notamment dans les zones rurales), l’INS enregistre seulement les prix pratiqués à Conakry. Les pondérations sont également produites à partir de la structure de consommation des ménages vivant à Conakry. Or même si les ménages de Conakry consomment à peu près les mêmes produits que ceux de l’intérieur du pays, les proportions de ces produits ne sont pas forcément les mêmes dans les menus à Conakry et à l’intérieur du pays.
  • L’indice des prix à la consommation (IPC) ne reflète pas les modes de consommation des pauvres.Tel qu’il est calculé, l’IPC attribue, dans le calcul de la moyenne, un poids aux ménages qui consomment le plus. Le poids des ménages varie donc selon leur niveau de consommation. Ainsi, un ménage qui dépense 1 000 000 de GNF par mois aura un poids 10 fois supérieur à celui d’un ménage qui dépense seulement 100 000 GNF par mois[5]. Cela vient du fait que les données sur les prix utilisées pour calculer l’IPC sont recueillies auprès des commerces et non des ménages. Par conséquent, les pondérations de l’IPC sont généralement représentatives des ménages se situant au-dessus du seuil de pauvreté. Cependant, l’INS est loin d’être le seul à utiliser cette méthode.
Que faut-il retenir ? De manière générale, dans un pays où les inégalités sociales sont fortes et où les habitudes de consommation sont si variées, il est peu probable que la moyenne reflète une catégorie sociale réelle et importante. Ainsi, le fait d’entendre certains de nos compatriotes dire qu’eux ne ressentent pas la baisse de l’inflation n’est en rien surprenant. Mais cela ne veut pas dire non plus que le Gouvernement ment quand il dit que l’inflation a fortement baissé ces dernières années pour se stabiliser autour de 8%. Il faut noter également que ce débat autour du ressenti ou pas de la baisse de l’inflation ne concerne pas que la Guinée. Il touche aussi bien les pays développés que ceux en développement. Enfin, il serait utile d’utiliser des données de référence plus récentes, cela renforcerait le réalisme des statistiques. Les années 2000 sont trop loin pour être pertinentes. Dans le prochain article, nous allons traiter des causes et des conséquences de l’inflation pour mettre en exergue quelques idées reçues du genre « une baisse durable des prix est bonne pour une économie » ou que « l’inflation est toujours mauvaise ».   Mamadou Barry, Économiste, Ph. D Assistant du Ministre du Budget Expert en Gouvernance économique  Chercheur Associé au CLERSE- Université Lille1. mbarry@mbudget.gov.gn | mamunbar@yahoo.fr https://www.mbudget.gov.gn/index.php/category/parlons-economie/   ; http://www.visionguinee.info/2018/04/27/la-loi-de-finances-en-francais-facile-partie-ii/; http://www.visionguinee.info/2018/04/21/la-loi-des-finances-en-francais-facile-partie-i/

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